Deux champs de l'anthropologie sont au centre de mes recherches actuelles : l'anthropologie de la parole, plus spécifiquement de la parole ludique, d'une part ; l'anthropologie des objets et des musées, d'autre part. Je travaille ces deux thématiques sur différents terrains de recherche, dont deux qui me tiennent particulièrement à cœur : la Mauritanie et le monde arabe ; Haïti et les Caraïbes.
Haïti : objets, musées, patrimoine
J'ai entamé ma recherche sur Haïti à l'occasion de la préparation de l'exposition Le Vodou, un art de vivre présentée au MEG en 2007–2008. Il s'agissait d'une première présentation mondiale de la collection de Marianne Lehmann, Suissesse installée en Haïti depuis plus de 50 ans. La passion qu'elle s'est découverte pour les objets vodou l'a menée à constituer ce qui doit être, aujourd'hui, la plus grande collection au monde de ce type de pièces. L'exposition est, à l'heure actuelle, en route pour une tournée européenne qui s'est déjà arrêtée à Amsterdam, Göteborg et Berlin, puis partira sans doute vers Stockholm, Brême et Québec.
La beauté de cette collection, le succès de l'exposition et la relative méconnaissance de l'art vodou en Occident sont en train de créer un engouement indéniable pour l'art vodou et, plus spécifiquement, pour certaines pièces parmi les plus impressionnantes de la collection Lehmann. Il s'agit de statues attribuées à une société secrète (Bizango) bien peu étudiée et aux activités méconnues.
Cet intérêt, les enjeux et les conséquences qu'il entraîne à la fois en Haïti et en Europe sont au cœur de ma recherche, que je mène sur un terrain multi-site. Il se déroule en Haïti, où j'étudie la manière dont le patrimoine vodou est en train de se fabriquer et de se penser autour ou à l'aide de la collection Lehmann. Il se poursuit en Europe, où je cherche à comprendre comment certains objets deviennent, par la force qu'ils dégagent et en dépit des lacunes qui les entourent, des métonymies du vodou et, plus largement, d'Haïti.
La Mauritanie : paroles et jeux
Je travaille en Mauritanie depuis 1997, et n'ai cessé, depuis, de me rendre dans ce pays pour des séjours de plus ou moins longue durée (de un mois à un an). Les Maures de Mauritanie aiment parler de leur pays en le présentant comme « le pays au million de poètes ». Si cette affirmation semble quelque peu exagérée, elle dit pourtant une chose essentielle sur les Maures eux-mêmes : leur intérêt pour l'art de la parole.
Fermement décidé à comprendre et à donner du sens à cet intérêt, je me suis passionné non pas pour la poésie classique Maure, largement étudiée par des érudits et chercheurs mauritaniens, mais pour la parole la plus simple et la plus quotidienne. D'entre cette parole, je me suis arrêté plus spécifiquement sur celle qui intervient dans des contextes ludiques ou qui les fait jaillir.
Cette approche par le jeu m'a mené vers une étude s'arrêtant sur des paroles tantôt très banales, ritualisées et habituelles – les paroles de salutation, notamment – tantôt sur des formes d'expression bien plus complexes – les joutes poétiques. L'enjeu principal de l'ensemble de ces formes d'expression se situe dans leur complexité, plus spécifiquement dans la nécessité, pour tout auditeur, de maîtriser l'art du sous-entendu, du non-dit ou du second degré pour saisir pleinement le sens transmis par le locuteur.
Vers une anthropologie de l'esthétique
Haïti et la Mauritanie: deux terrains et deux régions que tout, si ce n'est l'humanité et la force qu'ils dégagent, sépare. Si, a priori, rien ne permet de comprendre un intérêt commun pour ces deux recherches, il faut sans doute aller chercher du côté de l'esthétique pour voir la profonde unité de ces terrains particuliers.
L'art de la parole, l'art de jouer des mots et de l'immatériel, rejoint en effet l'art des formes et de l'hyper-matérialité exprimé par les artistes et pratiquants du vodou haïtien. Ils sont, tous deux, à la recherche de manières d'exprimer le monde au travers d'une subjectivité assumée et du sentiment esthétique. L'enjeu et le paradoxe de ces deux pratiques pourraient se résumer ainsi : tandis que, par l'immatériel d'une parole, les Maures cherchent à sublimer le monde visible, les artistes haïtiens tentent, par la matérialité de leurs productions, d'approcher la perfection du monde invisible des esprits. Au cœur de ces tentatives, cette notion si difficile à saisir : l'esthétique.